Ça fait un petit moment que je suis revenu chez Aurore à le Cercueil, en Normandie. Je me questionne sur la suite de mon voyage. Où aller ? Mais surtout, comment ?

Initialement, j’avais dans l’idée d’acheter un petit véhicule cargo et de le convertir en campervan, mais le coût d’acquisition et de conversion, le taux de change, le prix de l’essence et le temps requis m’ont fait changer d’idée.
Pourquoi pas en moto ?
La moto est ultra populaire en France et en Europe globalement. Pas trop chère, ça passe partout et ça coûte beaucoup moins cher à rouler. Je débute donc mes recherches sur Leboncoin, une espèce de Facebook Marketplace en France. Je cible environ huit motos potentielles, principalement des V-Strom et des Transalp, bien reconnues pour le genre de voyage que je veux faire.
J’en trouve une très intéressante dans mon budget à Rouen, à deux heures de route du Cercueil. Une Suzuki V-Strom 650 2015. Malgré ses 114 000 km au compteur, elle est déjà tout équipée : coffres, chargeurs USB, bulle et poignées chauffantes.

Le désarroi
Nous faisons la route, Aurore et moi, pour aller l’essayer avec la ferme intention que je l’achète. Pendant l’essai routier avec le propriétaire au guidon et moi comme passager, le moteur s’arrête net et ne démarre plus…
Nous descendons la pente par gravité jusqu’à chez lui et je repars bredouille, assez déçu de devoir tout recommencer.
Quatre heures de route pour ça… Au moins, c’est arrivé au moment de l’achat et non à mi-chemin du retour. Ça m’aura au moins permis de visiter Rouen !
Visite de Rouen
Nous faisons une visite rapide de la ville historique où Jeanne d’Arc a été brûlée vive. Faut pas manquer les classiques de la saga religieuse du « plus meilleur » dieu ! Je dois dire que l’église Sainte-Jeanne-d’Arc est quand même très hot, avec ses courbes en bois et sa forme peu « orthodoxe » (pun intended).





La rue du Gros-Horloge nous fait passer sous… le Gros-Horloge, qui est assez unique en soi. Son mécanisme date de 1389 ! Adossée à un beffroi gothique, l’horloge n’a qu’une seule aiguille et affiche également les phases de la Lune et les jours de la semaine. Elle a survécu à deux guerres mondiales et à d’innombrables conflits historiques.


La rue se termine devant la cathédrale Notre-Dame de l’Assomption de Rouen, avec sa façade asymétrique monumentale et sa flèche en fonte culminant à 151 mètres — la plus haute de France. Construite principalement entre le XIIe et le XVIe siècle, elle abrite les sépultures des ducs de Normandie, dont le cœur de Richard Cœur de Lion. Elle arbore aussi une grosse fissure du dôme et un filet. Au cas où…





Dernier attrait très intéressant est le Dispatchwork. Initiée par l’artiste allemand Jan Vormann dans le cadre du festival Rouen Impressionnée, l’intervention a consisté à combler les fissures et les cicatrices du bâtiment avec des briques Lego multicolores fournies par des enfants de la ville. On voit ici la façade du Palais de Justice, où les pièces plastiques colorées sont venues sceller les impacts d’obus et d’éclats de bombes hérités de la Seconde Guerre mondiale.

Finalement, pour noyer ma peine de « gars pas d’moto », nous faisons un arrêt au Quartier libre. Situé dans le quartier Saint-Sever, c’est un tiers-lieu écoresponsable et culturel aménagé sur une ancienne friche urbaine. Conçu comme un espace de vie hybride, on y trouve des buvettes, des restaurants, des conteneurs maritimes, des plantes et même un salon de coiffure dans une roulotte. Ça avait des airs de Montréal !


Nous reprenons finalement la route, sans manquer de nous perdre une énième fois dans les rues de Rouen et son réseau routier pas évident du tout.
La cerise du Québec
En revenant au Cercueil, je reçois une communication de la SAAQ m’informant que mon permis de conduire va être suspendu dans deux semaines à cause d’une amende impayée.
Ça va bien, quoi !
La charrue en avant des bœufs
Très confiant dans mon projet, je n’ai pas encore de moto, mais j’achète la majeure partie de mon équipement de camping et de conduite : tente, matelas, sac de couchage, réchaud, gants, bottes, manteau, etc. J’ai toujours surfé sur l’équipement de camping des autres, il fallait bien que je vienne en Europe pour m’équiper en grand… et ne pas pouvoir le rapporter, haha !

J’ai hâte de voir aussi si tout ça peut être installé sur une moto… Bah, on traversera le pont quand on sera rendus !
Rouen, prise 2
Finalement, le deal de Rouen n’est pas totalement perdu ! Le mécano du vendeur n’avait aucune disponibilité avant deux semaines minimum. Il m’offre alors la moto à moitié prix, considérant que je devrai venir la chercher avec une remorque et la réparer moi-même.
Je prends le pari de pouvoir la remettre en marche à temps ; j’ai du temps, mais pas d’argent ! Je complète donc mes achats de camping avec des outils et des pièces de rechange…
Petite parenthèse financière
C’est toute une entreprise que de rassembler un tel montant en euros quand tes fonds sont verrouillés en dollars canadiens.
Je voulais initialement payer comptant, mais les frais des banques étaient dérisoires seulement en apparence : elles ajoutaient près de 10 % sur le taux du marché, en plus des frais de transaction. J’ai donc fait un mix de virements en ligne avec Remitbee et Wealthsimple. La transaction s’est confirmée très tardivement, de sorte que les fonds affichaient une date de dépôt trois jours plus tard que le dimanche de la récupération ! Je stressais un peu… D’autant plus que les paiements devaient être envoyés d’avance (avant que j’aie la moto) pour m’assurer que le vendeur ait son argent au moment où l’on prendrait la route. J’ignorais si l’argent allait arriver à destination à temps, et dans les mains d’un inconnu à deux heures de route de là…
Finalement, le dimanche matin, tous les fonds ont été reçus du côté du vendeur. Fiou !
Le père d’Aurore, Alain, et moi-même quittons donc le dimanche matin vers Rouen avec la remorque pour aller récupérer la bête. L’opération de déroule sans trop de problèmes et je peux démarrer mon investigation sur le problème électrique l’après-midi même… Le gros point d’interrogation approche.

La réparation…
Après avoir retiré quelques pièces pour exposer le câblage, je ne trouve rien d’anormal… C’est à ce moment qu’on arrive à ce fameux point où, avec plein de morceaux démontés au sol, on se demande : « Mais qu’est-ce que je fais là ? Je ne serai jamais capable de trouver le problème et de le réparer… ».



Puis, une fois ce premier creux atteint, on poursuit l’investigation. Mes premiers tests pour isoler la panne ne donnant rien, je passe à la force brute ! On remplace le fusible de 10 ampères par un de 30. Il tient le coup et la moto démarre. Je scrute attentivement toutes les sections de la moto pour voir où l’incendie va démarrer dans le filage (oui, c’est une vraie technique officielle, je pense !). Après une minute, je vois finalement de la fumée monter à l’arrière, sur le côté gauche.
Eurêka !
Je coupe le contact et retire la protection en plastique pour exposer un fil plein de vert-de-gris qui s’était sectionné par friction sur le châssis. Une petite soudure et hop : on remonte le tout, on installe un nouveau fusible de 10 ampères et on met le contact… La moto démarre ! Il n’aura fallu que deux heures pour trouver et réparer le bobo. Plus de 900 euros d’économies pour quelques minutes de travail. Un bon taux horaire, ça !
Les 12 travaux d’Astérix
En parallèle de tout ça, je débute mon chemin de croix pour me permettre de rouler légalement. Laissez-moi vous dire qu’acheter, immatriculer et assurer un véhicule en France pour un Canadien, ce n’est pas évident.
Après avoir communiqué avec cinq assureurs différents, j’en trouve finalement un qui accepte de m’assurer : la MAIF. Yes ! Le prix est malgré tout correct et j’en suis agréablement surpris.
J’évalue ensuite comment faire le transfert d’immatriculation. Il existe en France le service en ligne de l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS). À peu près l’équivalent de notre SAAQ Clic, moins le milliard en trop dépensé pour le créer. Mais pour l’utiliser, il faut une carte d’identité française. Cul-de-sac.
Il existe aussi des services semi-privés pour aider aux transferts d’immatriculation. Pour 30 euros, tu donnes les informations et ils s’occupent de la paperasse. Je vais me renseigner dans une succursale, et je dérangeais clairement la gentille madame qui me répondait bêtement dans son jargon technique français, avec un air découragé devant le fait que je ne comprenais pas tout ce qu’elle me disait. Je pense qu’on va laisser faire, madame…
L’option qui fonctionne au final est d’utiliser le compte d’Aurore à titre de mandataire qui jure sur l’honneur (oui, c’est bien la case à cocher sur le formulaire) pour faire la transaction et mettre le véhicule à mon nom. Après quelques bugs informatiques et humains, ça fonctionne enfin ! La moto est achetée, assurée et immatriculée !
Mais je n’ai pas encore les papiers physiques, parce que pour ça, ils sont encore au XXe siècle avec des papiers officiels envoyés par la poste. D’ailleurs, fun fact : les Français ne paient leur permis de conduire qu’une seule fois dans leur vie et il n’est jamais à renouveler. Le père d’Aurore, qui approche les 70 ans, a moins de 20 ans sur son permis… Il est rendu fin comme du papier de soie !
Le Tetris
Le dernier puzzle, et non le moindre, est de faire mes bagages pour repartir de Bayeux. Pour revenir au Cercueil, cela me permet de faire un premier test de 90 minutes en roulant à moto avec la moitié du poids attendu. C’est déjà incroyablement lourd, avec un centre de gravité très haut. Tellement haut qu’avant même de partir, en ajustant mon support de téléphone, je débalance la moto d’un demi-degré et BAM ! Je la sacre à terre. Zéro kilomètre au voyage et déjà la bête sur le côté. Ça commence bien.
Une fois arrivé au Cercueil, je commence à organiser mes bagages. J’ai trois valises rigides de moto d’environ 50 litres chacune, dans lesquelles je dois mettre tout l’équipement de camping (incluant tente, sac de couchage, réchaud, cartouche de gaz, nourriture), mes vêtements, les outils, les pièces de rechange… Bref, beaucoup trop de stock pour l’espace disponible, sans compter le poids que ça va rajouter. Et par-dessus tout ça, je dois laisser assez d’espace pour accueillir une autre personne sur la moto en cours de route. Je n’ai aucune idée de comment je vais arriver à faire ça : ça semble être un Tetris impossible…



Finalement, après avoir pleuré en boule dans un coin, je fais quelques sacrifices d’outils et de vêtements et je réussis à me faire un kit raisonnable avec un peu de tout.
Le grand départ !
J’installe mon super Tetris sur la moto. J’ai au total 250 litres de bagages et l’ensemble fait un peu plus de 330 kg sur la route (c’est près de 730 livres ça pour les amis canadiens bilingues). Un vrai petit tank qui ne demande qu’à tomber à nouveau sur le côté. C’est étonnamment plus stable que ce à quoi je m’attendais et la tenue de route est très bonne. Tant que tu roules.

Le vendredi de mon départ, le thermomètre indique 45 degrés. J’ai des bonnes idées comme ça.

J’ai toutefois une belle surprise dans la boîte aux lettres le matin même : mon immatriculation papier, ainsi que mon certificat d’assurance. C’est ce qu’on appelle de la dernière minute, mais j’ai toute la paperasse en main maintenant ! Encore du bon karma 🙂

Cap sur Nantes pour tester mon setup de camping et mon autonomie d’essence. Première nuit où je prends la flotte dans la tente avec une pluie surprise (la première que je vois depuis des semaines) à 4 heures du matin, et où le système d’alarme du voisin tourne toute la nuit jusqu’à mon départ le lendemain matin. La totale, quoi ! 👌
… Et j’ai laissé mes bottes dehors durant la nuit…

Avec une demi-nuit de sommeil, j’attaque les rues du centre-ville de Nantes où je m’exerce à la remontée inter-files en moto. C’est quand même très pratique de pouvoir faire ça ici, mais c’est une adaptation de plus avec les gros coffres latéraux sur la moto. Je pense que la dame qui tournait à gauche et que j’ai dépassée par la droite n’a pas apprécié quand je lui ai frotté le pare-chocs avec ma sacoche. Mais bon, c’est de l’adaptation !
Deuxième nuit : je m’arrête dans le petit village de Fenioux où il y a une aire publique municipale gratuite avec un espace pour planter ma tente. Je vais découvrir assez vite que ces espaces « sauvages » ont un succès très aléatoire…
L’endroit était tout de même parfait pour passer la nuit et, après quelque temps à cuire dans mon manteau de cuir, je ne me suis pas gêné pour trafiquer la borne d’eau du bâtiment municipal et prendre une douche d’eau froide entre deux conteneurs à déchets. C’est dans ces moments-là qu’on réalise les petits bonheurs de la vie, comme simplement pouvoir se laver…


La suite du trajet et des déboires à venir…


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