Direction Monténégro, ou presque.
On sent le paysage changer devant nous sur la route. Les montagnes prennent de l’ampleur et deviennent plus escarpées. Et les routes moins larges ! On enchaîne les petits villages et les groupes de chèvres qui broutent en bordure des routes.







On croise même une centrale nucléaire nichée au beau milieu d’une petite ville, positionnement pour le moins curieux, mais bon.


C’est en direction de notre prochain arrêt au Kamp Encijan qu’on remarque au loin dans un champ une structure énorme qui ressemble à un oiseau qui déploie ses ailes du sol. Pas le choix de s’arrêter et de gravir les 264 marches bancales pour aller voir de plus près.






La Vallée des Héros (Dolina heroja), à Tjentište, est une œuvre brutaliste érigée en 1971 pour commémorer une bataille contre l’Axe en 1943 où, pour faire changement, plein de gens sont morts.

Le truc est immense et intense ; il en impose. En observant les surfaces plus hautes, on remarque aussi les formes carrées qui évoquent des visages meurtris qui tentent de s’extirper du béton. À jamais figés dans le temps.




Après ce court arrêt de cuisson sous le soleil d’après-midi, nous reprenons la route pour traverser la frontière entre la Bosnie-Herzégovine et le Monténégro. La topographie particulière qui connecte les deux pays oblige le passage par un premier point de contrôle à la sortie de la Bosnie, qui nous fait ensuite emprunter un pont étroit jusqu’au point de contrôle d’entrée du Monténégro. Cela crée un goulot d’étranglement qui n’est que plus intensifié par la machine bureaucratique du 20e siècle de ce beau pays montagneux. Après avoir passé une bonne heure à manger des chips dans l’auto, nous finissons par atteindre le kiosque où un agent frontalier, qui ne parle que trois mots d’anglais avec un fort accent, nous demande impatiemment une série de papiers pour autoriser notre entrée. Une fois passé la frontière, nous… faisons demi-tour pour ressortir du point de contrôle. La route pour aller à notre camp est située avant le poste. Nous aurions simplement pu éviter la file d’attente et nous y engager directement, mais ça aurait été l’équivalent d’entrer sans autorisation dans le pays. Pas très intéressé d’en connaître les conséquences.




Après une trentaine de minutes à longer une petite route sinueuse à flanc de montagne, nous arrivons finalement au bout du chemin. Un homme, qui s’avère être aussi le cuistot du camp, nous attend sur la rive avec son embarcation pour nous faire retraverser… en Bosnie !

Le Kamp Encijan opère sur la rivière Tara, qui découpe les deux pays, et la seule façon d’y accéder est de transiter par le Monténégro. Au moins, la formalité administrative sera faite pour le retour.
Le site est particulièrement bien installé au fond du canyon (le 2ᵉ plus profond au monde après le Grand Canyon, selon les dires de notre guide). Il est pavé de grosses pierres et possède une grande terrasse avec vue sur la rivière. Un petit sentier mène vers les huttes d’habitation sans services et les douches partagées où les pommeaux fonctionnels sont plus rares que les araignées.





Trois chiens sympathiques résident avec nous sur le site ; ils ont visiblement compris que les touristes = gratouilles, nourriture qui tombe des tables ou bâton lancé à l’eau (pour le caniche psychotique).




Nous faisons la rencontre du propriétaire, Sherpa, un grand et sympathique sexagénaire qui aligne les cigarettes comme un enfant ses bonbons. Il faut dire qu’avec un taux de fumeurs à 30 % en Bosnie, l’hygiène de vie ne semble pas trop la norme et presque tous les hommes que nous avons croisés arborent un muffin top sans s’en soucier. Sherpa nous offre un traditionnel shot de tequila pour célébrer notre arrivée et nous montre nos quartiers. Une petite chambre commune dans un chalet où l’eau chaude ne fonctionne pas encore. C’est quand même plus luxueux que les huttes auxquelles nous étions destinés initialement !
Les trois prochains jours sur le bord de la rivière turquoise et la nature s’annoncent paisibles et ressourçants. C’était sans compter le groupe de Bosniens avec qui nous partagions le site… Six hommes et six femmes au regard stoïque , chacun à leur table genrée, démarraient la journée avec des shots de tequila et la clôturaient avec une boombox de 20 000 watts crachant un mix de Céline Dion et de techno croate jusqu’à 3 heures du matin. Juste à côté de notre chambre. On se sentait plongés en 1995.

N’en demeure pas moins que la rivière était au rendez-vous. La rivière Tara est profonde et son eau cristalline nous permet d’en voir le fond même à plusieurs mètres.

Les guides, vantant la qualité incroyable de l’eau en provenance des montagnes, n’hésitent d’ailleurs pas à s’en abreuver durant leur escapade nautique. À voir la quantité de touristes qui fument et boivent de la bière durant leur descente, je m’en suis tenu à ma bouteille d’eau.

C’est d’ailleurs une scène très comique que de voir tous ces groupes de gens en descente de rafting, pas de flottants et qui font des arrêts dans les bars de fortune aménagés le long de la rivière pour refaire le plein dans leur rafting.




Bien festifs, ça contraste beaucoup avec la quantité de consignes de sécurité à suivre pour une expérience similaire au Québec. Il faut dire que leurs rapides, au plus intense de cette descente d’environ trois heures, ne sont probablement que de niveau un. Rien à voir, il faut dire, avec ceux de niveau cinq qui amènent chaque année des milliers de personnes sur la rivière Gatineau où j’ai fait mon baptême du feu en descente. On peut rester festif sans avoir trop crainte de mourir sur la Tara.
La descente est relativement douce en intensité, mais l’eau à 10 degrés est fraîche et le soleil réconfortant.

C’est une journée parfaite pour relaxer sur la rivière sous la tutelle de notre guide. Entre deux rapides, nous en profitons pour nous lancer à l’eau d’une falaise, nous laisser dériver les mains engourdies dans nos wetsuits et pour faire un arrêt dans un des bars improvisés sur la rive.




Les breuvages offerts baignent et sont refroidis par un tuyau qui dérive un jet d’eau glaciale en provenance d’une chute en amont. La température de celle-ci avait de quoi faire envier les meilleurs bains froids qu’on peut trouver dans les spas de luxe !

Après cette petite douche de glace, nous reprenons la rivière sous le soleil. Le parcours s’arrête exactement après le pont que nous avions traversé la veille pour passer le poste douanier. C’est la fin ! Nous remontons le raft jusqu’à notre véhicule où il est « sécurisé » sur le toit avec une simple sangle qui traverse les fenêtres à l’avant. Notre chauffeur se lance ensuite dans les mêmes routes sinueuses de montagne empruntées à notre arrivée, mais au double de la vitesse. Arrivés au bout du chemin, nous devons faire la file d’attente avec les dizaines d’autres véhicules qui rapportent tous des embarcations (il y a beaucoup d’entreprises qui opèrent sur la rivière).




Une fois de retour au Kamp Encijan, nous retrouvons nos voisins Bosniens qui se font cuire un agneau entier en méchoui. Ils sont prêts pour une autre soirée gastronomique accompagnée du doux chant de Céline qui griche dans le haut-parleur.


Surprise toutefois pour cette dernière soirée. Un groupe de musiciens, arrivés par la rivière avec leurs instruments, ont enchaîné les classiques du folklore bosnien durant le repas du soir. C’était vraiment bien ! Leurs clients, bien qu’attentifs au spectacle entre deux cigarettes, étaient complètement de marbre, ne remuaient pas un membre et n’affichaient pas un rictus d’appréciation. Ils versaient probablement des larmes d’émerveillement, elles devaient juste couler par l’intérieur. J’imagine que d’avoir été témoin d’autant d’atrocités dans son enfance, ça forge une personnalité.

Au matin de notre départ, nous réglons la note avec Sherpa et il nous suggère un chemin alternatif pour nous rendre à notre prochaine destination. Nous avons vite compris après que son coup de crayon n’était pas tant à l’échelle de Google Maps, mais ça, c’est une autre histoire. En route vers le Durmitor !



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